mercredi 14 décembre 2011

Sur la condamnation du Béninois Libéré

Marie-Richard Magnidet


« Il est temps qu’on soit fier d’être journaliste au Bénin »



Ce n’est pas habituel. Le Président de l’Observatoire de la déontologie et de l’éthique dans les médias (Odem) évite le silence d’or au lendemain des auditions publiques : Avenue Akpakpa-Sègbèya, siège de l’Odem, il s’est entretenu avec des rédacteurs de « Le Matinal », « Le Matin », « Fraternité », «l’Evènement Précis», "Nouvelle Expression" et de « La Nouvelle Tribune ». Marie-Richard Magnidet prend le temps d’un vaste tour d’horizon de la régulation et de la co-régulation. Il aborde tous les aspects des dernières sanctions de la Haute autorité de l’audiovisuel et de la communication (Haac). Il se laisse aller à un coup de griffes aux « fossoyeurs » de la crédibilité et de la respectabilité de la presse. Voici Marie-Richard Magnidet, tel qu’il appréhende les dernières décisions de suspension et de fermeture de certains organes de presse.


Depuis quelques jours, la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication (Haac) a prononcé des sanctions allant de la suspension à la fermeture d’organes de presse. Peut-on les assimiler comme l’expression de l’échec de l’autorégulation ?

Tout le monde est conscient que la dérive de certains organes est extrêmement grave et qu’elle peut remettre en question tout ce que nous avons construit, non seulement depuis 1999, mais aussi le fondement de la liberté de presse. La condamnation de l’ODEM tend de plus en plus à ne plus inquiéter certains multirécidivistes de la violation du code de déontologie. Le corollaire en est qu’ils bafouent notre autorité en refusant de répondre à nos séances d’explications. Mais la crise que vous assimilez à un échec peut-être aussi une chance pour notre profession, qui commençait déjà à dériver sérieusement. Il est temps d’en finir avec de mauvaises habitudes de traitement de l’information. Je crois que les journalistes, dans leur plus grande majorité, le comprennent et qu’ils savent qu’il y a un chemin et un pilote : la co-régulation.


Parlons-en, la co-régulation est perçue comme un sabordage de l’Odem à la Haute autorité de l’audiovisuel et de la communication. Qu’en pensez-vous ?

Je ne suis pas de votre avis. Co-réguler, c’est réguler ensemble. La Haac est une institution constitutionnelle dont un tiers émane de la volonté populaire exprimée par les professionnels. Ainsi, l’ODEM exclusivement constitué de professionnels élus, se veut un éclairage à la prise de décision de la HAAC dont les sanctions sont exécutoires au terme de l’arsenal de droit qui la régit. Au contraire, nous devons souhaiter la co-régulation pour être sûrs que les décisions prises par ce que nous appelons « le juge régulateur » sont mues par des desseins professionnels. Dans le cas d’espèce, les dernières décisions de la HAAC renforcent l’autorité morale de l’ODEM et font de lui un observatoire à respecter. L’ODEM est donc partie prenante de l’audition publique. En réalité, partout, c’est la co-régulation qui est en marche. En Egypte, au Burundi, …partout, c’est la co-régulation qui est en marche. Les auteurs des articles délictueux tendent à banaliser l’ODEM. Il n’y a qu’un seul chemin, la HAAC, à qui le législateur a conféré une capacité à prendre des initiatives qu’elle juge opportunes pour la régulation des médias.


Monsieur le Président, s’il y a un cas qui laisse pantois plus d’un, c’est celui de notre confrère « Le Béninois Libéré ». Qu’est-ce que l’Odem a fait pour empêcher cette extrémité du «juge régulateur»?

Il y a bien de détails qu’on ne saurait mettre sur la place publique au nom du principe de l’obligation de réserve. Néanmoins, il est bon de dire que l’ODEM a tenté à maintes reprises, hélas en vain, de réconcilier les responsables de l’organe ‘Le Béninois Libéré » avec la retenue qu’impose une comparution devant un observatoire. Le Directeur Général du quotidien « l’Indépendant » était présent à l’audition qui a valu à «Le Béninois Libéré » un mois de suspension. Il peut rapporter la médiation qui a été la mienne. Au-delà des impressions et compassions bien compréhensibles des uns et des autres, les sanctions prononcées par la Haac devraient être une occasion de faire notre autocritique. Faut-il se concentrer sur les épines de la décision, sans voir les roses qu’elles comportent ? Je nous pose la question.


Est- ce que le cas de «Le Béninois Libéré » n’est pas une brèche ouverte à la Haac ?

Loin s’en faut. La dernière audience publique de la Haac remonte à un an. Si la Haac voulait faire de l’audition publique une activité régulière, ce serait chaque fin de mois. Et pour cause, les plaintes sont nombreuses. Le vice-président de la Haac, Président de la Commission en charge de la Déontologie, évoque déjà cent cinquante plaintes en attente. C’est une statistique effroyable qui appelle une prise de conscience professionnelle. La recrudescence des dérives fait peur à l’opinion publique. Nous sommes à deux ans des élections municipales. Ce qui signifie qu’à l’approche des élections, nous devrons avoir des centaines de milliers de plaintes à gérer. Ce que vous ne savez pas, c’est que nous sommes souvent appelés à faire des médiations pour faire retirer des plaintes au tribunal, à la Haac. Aujourd’hui, nous avons des plaintes en instance. Par exemple, des plaintes du Garde des Sceaux, du roi d’Allada. Et encore de M. Juste Guédou contre dix (10) organes, donc contre 20 journalistes ! Il y a lieu de faire le ménage. L’Odem ne se dérobera pas à ses responsabilités. Il faut commencer un jour. L’heure de l’assainissement, me semble-t-il, a sonné. Le mouvement est irréversible et irrévocable. C’est-à-dire que ceux qui ne respecteront pas le code seront au regret de ne plus se compter parmi nous. Voilà pourquoi, nous nous efforçons de sensibiliser les directeurs de publication et les rédacteurs en chef sur le rôle qui est le leur dans l’avènement d’une presse crédible et responsable.


Parlant de sensibilisation, qu’est-ce que l’Odem a déjà fait pour renforcer la conscience professionnelle des journalistes ?

Grâce à nos partenaires techniques et financiers : Friedrich Ebert, Ambassade du Danemark à travers le Padeg-Danida, nous continuons d’organiser des ateliers pour sensibiliser sur le code de déontologie. Personnellement, j’échange avec les directeurs de publication pour appeler leur attention sur des manquements constatés. Je m’investis avec mes collèges de l’Odem à offrir nos bons offices. Beaucoup de citoyens, victimes de certaines publications, pensent que nous protégeons nos confrères. Dès lors, ils s’orientent directement vers la Haac qui aurait pu refuser la co-régulation, mais l’a acceptée. C’est une chance pour nous.


Comment entrevoyez-vous l’avenir de l’Odem dans ce contexte de superpuissance de la Haac ?

La Haac n’est pas super puissante. Elle est dans ses prérogatives constitutionnelles. L’Odem a un bel avenir si les professionnels lui redonnent ses lettres de noblesse en respectant le code de déontologie. Dans l’opinion, les journalistes sont perçus comme des escrocs, des mendiants. L’Odem va s’associer à la Haac pour redorer le blason de la profession longtemps traînée dans la boue. La presse béninoise n’a pas besoin de « braconniers ». Nous vivons de notre métier. Nous avons des femmes et des enfants. Il est temps qu’on soit fier d’être journaliste. C’est ce à quoi va s’atteler l’Odem. Son avenir sera radieux, si vous le désirez sincèrement.

En tant que juge d’autorégulation, quelle exhortation faites-vous à l’endroit des professionnels des médias ?

On ne le dira jamais assez. Respecter le code de déontologie reste et demeure la seule manière d’éviter les procès. Les directeurs de publication et les rédacteurs en chef doivent reprendre la main. C’est-à-dire animer une rédaction professionnelle. Ce qui passe par la tenue régulière des conférences de rédaction.

Source : www.nouvelle-expression.com

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