Tribune libre de Régis Hounkpè et consorts sur la situation au Burkina Faso
Ce 16 septembre, encore un autre jour
sombre de l’histoire politique du Burkina Faso, dit ’’Pays des hommes intègres’’.
Cette date marquera un recul regrettable du processus de démocratisation,
entamé depuis la chute de Blaise Compaoré. Elle ne figurera pas en bonne place
dans les annales de ce pays ouest-africain.
Régis Hounkpè |
Moins d’un an après la fin-surprise du
régime de Blaise Compaoré et le début d’une transition délicate, le
sous-continent ouest-africain continue d’analyser les conséquences désastreuses
de toutes les manipulations des chefs d’Etat pour leur pérennisation au
pouvoir.
Pour y arriver, ces chefs d’Etat en place,
souvent même élus, à l’issue d’un processus démocratique, n’hésitent pas à
fausser les règles établies par des subterfuges, pour rester au pouvoir. Nous
avons eu ainsi droit aux révisions inopportunes de constitutions, aux tripatouillages
des urnes et des résultats électoraux, à la négation des droits élémentaires de
la démocratie dans le domaine des libertés individuelles et de la liberté
d’expression, en particulier. Autant de freins inhérents à la survie de
certains régimes qui ne peuvent plus inventer, avec leurs peuples, un avenir à
la hauteur des attentes de ceux-ci.
Le Général Gilbert Diendéré et sa
soldatesque du Régiment de la Sécurité Présidentielle (RSP) ont jugé utile de
faire basculer le Burkina Faso dans l’anarchie et l’incertitude en prenant en
otage le Président de la Transition, Michel Kafando, le Premier Ministre, Isaac
Zida, et plusieurs autres ministres. Suspendant ainsi la marche de toutes les institutions
issues des Accords de la transition post-Compaoré, cet appendice, redouté et
redoutable de l’armée burkinabé, que représente le RSP, a pris brutalement le
contrôle de certains médias, plongeant la société burkinabé dans la crainte
d’un chaos dont on ignore toujours la fin, même si la réactivité de la
diplomatie de la CEDEAO a représenté une réelle source d’espoir.
Implication de Macky Sall et de Yayi
Boni : Une diplomatie africaine agissante
Dès le lendemain de ce putsch inattendu,
la CEDEAO est entrée en scène, son Président en exercice, Macky Sall, Président
du Sénégal, et Yayi Boni, Président du Bénin, annoncent leur présence au
Burkina pour nouer le dialogue entre la transition et le RSP, et revenir à une
situation institutionnelle stable, préparant, dans la sérénité, les prochaines
élections, tant attendues par le peuple burkinabé.
Les pourparlers ont permis de recueillir
les points de vue et les attentes des membres de l’opposition, rencontrés, et
d’une partie de la hiérarchie militaire. Les deux Présidents se sont attelés à
décrisper la situation, rappelant le respect à la Transition et la nécessité de
libérer le Président Kafando et toutes les autorités dont le sort inquiétait
tout un continent.
Dans une ambiance improbable, le Président
Macky Sall a souhaité créer les conditions d’un retour à la paix et à l’ordre
institutionnel. Face à une junte militaire décidée à garder le pouvoir et à
briser toute forme de contestation civile et constitutionnelle, la tâche était
ardue et improbable, au vu des rapports de force en place au Burkina. Il
fallait éviter au peuple burkinabé l’ouverture d’un cycle de conflits le
basculant probablement dans une guerre civile. Nous nous félicitons que la
médiation des Présidents Sall et Yayi ait pu « geler » le brasier qui
couvait, renvoyant la suite vers de nouvelles négociations avec la CEDEAO
actuellement en cours. En dépit d’un historique défaillant en matière de
résolution des crises, la CEDEAO a, cette fois-ci, réagi promptement et décidé
de prendre la situation burkinabé au sérieux.
L’heureuse implication de la société
civile africaine dans le règlement des crises
Les violences contre les manifestants et les
représentants du « Balai Citoyen », un des fers de lance de la
société civile burkinabé, ce 16 septembre, aura connu l’un des pires drames de
ce pays avec une dizaine de morts et plus d’une centaine de blessés dont,
certains, par balle. L’image d’un bébé ayant reçu une balle dans le ventre de
sa mère enceinte est d’une cruauté indicible.
Au-delà de ces tragédies à répétition,
l’enjeu le plus questionné est celui de la survivance même de ces Etats. Un
pouvoir qui décime sa première ressource, les femmes et les hommes qui le
constituent, est vulnérable à toute atteinte extérieure et ne saura pas
résister à la moindre instabilité, par défaut d’adhésion de ses populations. Le
Burkina-Faso et bien d’autres pays du continent, du Maghreb à l’Afrique
australe, engagent ainsi leur propre avenir en réprimant si rudement leur peuple,
quand celui-ci résiste à des abus de pouvoir déplorables.
La violence observée et exercée par les
militaires du RSP, dans les rues de Ouagadougou, donne l’image d’un pays qui
brise l’espoir des luttes vaillantes et populaires qui ont emporté le régime de
Compaoré. Au Sénégal, nous avons échappé à cette situation, le 23 juin 2011,
grâce à l’existence d’une armée républicaine et d’un dialogue politique avec
les membres de la société civile, qui est fécond. La société civile, avec, en
tête d’affiche, le mouvement « Y en a marre », a donc su faire plier
le projet du Président Abdoulaye Wade, dans sa recherche de dévolution
monarchique du pouvoir.
En se félicitant du rôle des mouvements
comme le « Balai Citoyen » et « Y en a marre », il faut
noter que ces mouvements ont joué un rôle certain dans les luttes démocratiques
en Afrique, mais il ne faut surtout pas oublier que les organisations de la
société civile de tous ordres sont en train de faire un travail considérable,
dans nos sociétés, depuis des décennies, avec, de leur côté, dans la plupart
des pays, l’apport des syndicalistes et des partis de gauche traditionnels.
Ces dernières années, l’irruption des Think Tanks, dans le débat public
africain, est aussi à encourager. Ces cercles de réflexion jouent un rôle
considérable d’éveil des citoyens, de force de propositions, pour les pouvoirs
publics, dans les pays dans lesquels ils s’installent. L’exemple d’Imani Francophone au Ghana, du Think Tank Ipode et du Forum Civil, au Sénégal, sont à saluer,
et ont aidé à trouver des solutions de politiques publiques efficaces et
durables aux crises économiques, sociales ou politiques et aux bouleversements
sociaux, par la prospection. Ils méritent d’être encouragés et promus, pour
leur rôle de veille et de force de propositions. La résistance s’est aussi
constituée sur les réseaux sociaux, relayant des informations sur l’avancée de
la situation burkinabé et proposant des modes d’action pour un retour à la
paix.
Voir ainsi la société civile africaine se
diversifier et s’activer, sur l’élaboration des politiques publiques et la mise
en place des mouvements de résistance, sont source d’espoir pour notre
continent si malmené, avec tous ces chocs exogènes qui sont encore mal
maitrisés.
Malheureusement, des Gilbert Diendéré se
tapissent encore dans les armées et au cœur de certains pouvoirs
politiques du continent. Pour arriver à la fin de l’ère des coups d’Etat
et favoriser l’ancrage de la démocratie sur le continent, il est urgent que ces
coups de force soient sévèrement condamnés et que leurs auteurs soient dissuadés,
de façon définitive. Dans ces propositions de pistes, que nous faisons ici, nous
espérons qu’en travaillant sur ces axes, l’Afrique pourra retrouver la paix
sociale durable nécessaire pour amorcer l’émergence tant attendue, dans bien de
pays.
Recommandations :
- Faire émerger des Etats forts pour tous
Pour des Etats forts, il faudra que les
jeunes Etats africains accèdent à la qualité d’Etats de droit. Il ne peut y
avoir d’Etat de droit sans un développement économique autocentré et endogène
et sans une promotion de la paix, dans les différents territoires. Pour
atteindre ces objectifs, un sujet est essentiel et doit constituer la priorité
dans tous les pays africains: l’éducation.
L’éducation est le socle du développement
de toutes les nations. Un Etat de droit qui inclut toutes les couches sociales
et tous les segments administratifs et politiques d’un pays est une chose
possible, aussi en Afrique.
- Pour la professionnalisation de nos
armées
Tant de corps dits armés sont réduits à
leur statut de garde prétorienne totalement vouée à la sécurité et à la survie
d’un seul homme. Très généralement, certaines armées sont ethnicisées et
considérées comme le bras armé d’un groupe contre l’ensemble de la nation. Une
armée doit être républicaine et se mettre au service des institutions et du
peuple, assurant la sécurité à l’intérieur et aux frontières du pays. Les Etats
africains doivent être vigilants dans la constitution de leurs armées, à un
équilibre intelligent des forces vives des nations, en évitant une présence
hégémonique d’une ethnie, d’un peuple ou d’une croyance.
- Pour une CEDEAO, des
organisations sous-régionales et une Union Africaine fortes et légitimes
Manifestement, la médiation du Président
sénégalais Macky Sall et de son homologue béninois, Boni Yayi, n’a pas atteint
les objectifs de résolution de la crise, mais elle a fait baisser la tension
palpable d’enveniment de la situation.
Etre reçus par le général putschiste
Diendéré et lui permettre d’être au cœur des discussions donnaient l’impression
de le légitimer dans son rôle de nouvel homme fort du Burkina. L’opposition et
la société civile ont peu goûté de voir le meneur du RSP aux avant-postes de la
négociation de sortie de crise.
Clairement, il appartient aux
organisations sous-régionales et à l’Union de réserver exclusivement les
discussions aux autorités légales et légitimes. Au-delà des condamnations de
principe, il ne faut, en aucun cas, négocier avec des putschistes mais, surtout,
leur accorder une amnistie pour tous les crimes commis. La négociation ne doit
pas sacrifier les principes de droit à la justice, pour la mémoire des
familles éplorées, et permettre de décerner un blanc-seing à tuer
impunément. Les crimes issus des coups de force doivent être imprescriptibles
pour les auteurs et les commanditaires.
- Force aux citoyens et à la
société civile
Au Burkina Faso, au Sénégal, au Bénin,
ailleurs, la société civile s’organise de plus en plus pour rappeler aux
pouvoirs l’urgence de rétablir l’Etat de droit et de respecter les acquis
démocratiques. C’est ici l’occasion de rendre un vibrant hommage aux leaders
burkinabé du Balai Citoyen, Martin Bambara, alias Smockey, ou encore à Sam's K
le Jah, qui, déjà, Place de la Révolution, avaient poussé le régime Compaoré à
abdiquer.
Il appartient aux dirigeants de soutenir
toute forme d’organisation qui plaide en faveur de la démocratie, de
l’amélioration des conditions de vie et de travail des citoyens et de
l’émancipation de tous. Il faut rappeler également le pouvoir moral des
autorités religieuses et cultuelles qui permettent de restaurer, par des
appels, la paix et l’unité nationale.
Au Burkina Faso, le rôle de la France a
été discret, voire minimaliste, permettant aux Africains de régler la crise.
Pendant longtemps, l’implication de la France a toujours été inadaptée aux
enjeux locaux et déconnectée des urgences. Aujourd’hui, cette impression n’a
pas évolué vers quelque chose de positif et de constructeur. Le soupçon de
néocolonialisme et le pouvoir de nuisance ne sont pas des fantasmes de
nationalistes africains. A cet effet, la société civile, les think tank africains, les pouvoirs
publics du continent doivent totalement s’approprier les préoccupations du
continent et trouver les ressources économiques, militaires et diplomatiques,
idoines, pour régler, par eux-mêmes, les problèmes de l’Afrique.
Conclusion
Suite à la médiation d’apaisement de la
CEDEAO, menée par son Président en exercice, le Président Macky Sall, l’espoir
est encore permis au Burkina. Il est impératif que ce pays ne soit pas
déstabilisé dans sa marche difficile vers sa reprise de souveraineté par son
peuple. Tous les peuples africains devraient y travailler par l’implication de
leurs Etats, au nom d’un panafricanisme de solidarité et d’unité.
Le sommet de la Communauté économique des
États d'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), convoqué à Abuja, était l’occasion pour
les chefs d’Etats de l’Afrique de l’Ouest de discuter du projet de sortie de
crise, élaboré par les médiateurs Sall-Boni. Il est souhaitable que des
résolutions fermes y soient prises pour que la tentative de putsch de Gilbert Diendéré
soit un épiphénomène, dans le processus de transition.
Notre souhait est de voir le Burkina goûter,
dans les mois à venir, à cette fierté d’avoir retrouvé le pouvoir
d’autodétermination de son peuple dans un processus démocratique, et que la
vision et les idéaux révolutionnaires de feu Thomas Sankara y revivent, pour
l’indépendance et la prospérité d’une Afrique qui marche vers l’Union.
Nous sommes le 24 septembre 2015,
Ouagadougou retient son souffle…La transition vient de reprendre là où elle
s’était brutalement arrêtée…
En observant l’évolution de la crise au
Burkina Faso, nous regardons dans le miroir de notre avenir commun.
Régis HOUNKPE, Directeur exécutif d’InterGlobe
Conseils
Mohamed LY, Président du Think tank
IPODE
Isidore KPOFUTE, Président du Think
Tank Imani francophone au Ghana
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